Bêtes Noires… de Gaël Le Bellego

avril 12th, 2008


photo-12.jpgBêtes Noires ?

Qui ?
Ce n’est pas moi qui l’ai dit ?
Qui l’a dit ?
C’est Gaël.
Qui est Gaël ?
Gaël est journaliste.

Un jour, comme un autre, mais différent puisque c’était « Ce » jour-là.
Mon mobile sonne.
Dring Drung Drong
Suis-je bien au 06 machin truc 25 bidule chouette 38 ?
Oui.
Vous êtes Mata Gabin ?
Encore oui.
J’ai cru que c’était un directeur de casting, un réalisateur, un ami d’enfance retrouvé, un promoteur immobilier ? Un vendeur de croisière aux Maldives ? Une enquête téléphonique ?

Qu’est-ce que c’est ?
Qu’est-ce que c’est ?
Qu’est-ce que c’est ?

Rien de la sorte.
L’homme à dit :
« Bonjour, Gaël Le Bellego au téléphone, je compte faire un article sur les acteurs et actrices noires de Paris pour le magazine Glamour, je voudrais vous rencontrer et m’entretenir avec vous »…
Rendez-vous fut pris, et voilà ce que ça donne…

Bêtes Noires ?

Petit test : citez une star noire du grand écran en France… Personne ? Normal, le cinéma français s’affiche plus blanc que blanc sans que ça ne choque qui que se soit. Est-il raciste ? Les acteurs noirs sont-ils nuls ? Enquête.

Par Gaël Le Bellego

Lent travelling dans la salle du Théâtre du Châtelet. Le gratin du cinéma français est là, fiévreux, pour la cérémonie des Césars. L’année 2006 a été faste, la meilleure depuis 20 ans, avec 85 millions d’entrées rien que pour les productions bien de chez nous. Une foule de smokings et de robes du soir. Une foule blanche. Ou presque : Aïssa Maïga, nominée comme meilleure révélation féminine pour « Bamako », assise là, fait tâche. Elle repartira sans la statuette. Mais avec l’espoir – peut-être, et après 10 ans de métier déjà – d’être repérée pour un rôle un vrai.

Acteurs de l’ombre

« On a demandé une actrice, pas un Black ». Voilà ce qu’Aïssa a entendu pendant des années de casting. Comme si, fondamentalement, la couleur de peau présumait du talent. « Les actrices noires n’ont pas des rôles, mais des “participations“, relève Firmine Richard, révélée par Coline Serreau dans « Romuald et Juliette ». Et plutôt pour des personnages “repoussoir“ : sans-papiers, putes, boniches… », complète-elle en connaissance de cause, après avoir fait pour la nième fois une femme de ménage créole, dans le dernier Claude Berri, « Ensemble, c’est tout ». Laurence Bagoe, agent artistique de plusieurs actrices noires au sein de l’agence Catherine Davray complète, « Parfois, une production nous appelle, “bonjour, je voudrais quelqu’un pour jouer une infirmière“. À peine, je propose une Noire qu’on me précise “Une blonde, plutôt…“ » Comme pour repousser le pire. « Et quand, enfin, on nous offre un premier rôle, complète Aïssa Maïga, c’est pour jouer la fille excisée, mariée de force, martyrisée par les siens, sauvés par les Blancs ! » La belle actrice Fatou N’Diaye doit se souvenir de son personnage de « Fatou, la Malienne », mariée contre son gré à un blédard, violée la nuit de ses noces, mais sauvée par sa copine bretonne, quand elle déclare, « C’est comme si tu ne peux être noire et aller bien ! »

Du côté des acteurs, même désillusion. Eriq Ebouaney, après une carrière dans le commerce international, prend des cours de théâtre et décroche le rôle-titre de « Lumumba » de Raoul Peck en 2000 : « Un personnage fort, une figure de l’indépendance au Congo. Un vrai coup de chance, j’ai pensé, m’imaginant derrière recevoir plein de propositions intéressantes. Tu parles ! Des dealers, des macs, des voyous, des éboueurs, qui ne s’appelaient pas Jean-Pierre mais Mamadou… Quel déclassement, après Lumumba ! » La France d’en bas, dirait-on. « La France du sous-sol », corrige Eriq Ebouaney. Sylvie Chalaye, professeur en études théâtrales à Rennes 2 et pilier de la revue Africultures analyse, « Des films comme « L’Arbalète » ou « Marche à L’ombre » dans les années 80 montraient les Noirs comme une communauté souterraine, une jungle du dessous totalement fantasmée, ses squats, ses tamtams. Ça ferait rire s’il ne fallait y voir ce vieux fond d’angoisse liée à la peur de l’envahissement propagée par un Front National montant. » Ça ferait rire si, 20 ans après, on n’en était toujours pas au même point.

« Merci, mais nous avons déjà un Noir »

« Nous n’existons pas ! » Comme un cri poussé par Hubert Koundé, l’acteur culte de « La Haine » et vu récemment dans « The Constant Gardener ». Et prolonge, « Je vois plus de Noirs en 5 mn de ma fenêtre qu’en cinq ans de cinéma français. » Il y a comme un bug, ou un hiatus : le cinéma français qui se dit “réaliste“, souvent urbain, ne reflète jamais le métissage de la rue. Jamais. Mata Gabin, actrice dans « La Valse des gros derrières » ou au théâtre chez Jean Genet et Aimé Césaire, se fâche, « Je suis entrée en guerre, frappée par le fait que personne ne s’en choquait. Demandant autour de moi de me citer des stars noires. À quoi j’entends toujours, “Il y en a plein ! MC Solaar, Princesse Erika, Corneille.“ Bref que des artistes de la musique… » Mata, dans un souffle, rappellera aussi que des “asiatiques“ en France, il n’y en a pas des masses non plus, « à part Kentaro chez Besson, ou Stéphane Sao Nelet qu’on appelle toujours pour la scène de kungfurie ». Il est vrai que le cinéma français n’est pas à une discrimination près.

On se fait alors l’avocat du diable. À poser, comme en écho, cette question entendue souvent dans le milieu : peut-être que les acteurs noirs ne sont pas bons ?… « C’est le serpent qui se mord la queue ! répond Mata Gabin. Avec si peu de beaux rôles offerts, les vocations sont souvent tuées dans l’œuf. Il doit y avoir 200 comédiens sur le marché, dont 25 qui travaillent. Du travail par intermittence : pour survivre, pendant des années, j’ai dû alterner avec des petits jobs d’appoint. Un coup Albine dans un “black“ « Britannicus » à la Villette, un coup secrétaire, vendeuse par téléphone de sacs poubelles ou serveuse dans un café à Châtelet où les billets de 500 € sentaient la poudre. » Le jeune acteur Diouc Koma, vu dans « Caché » et « Indigènes », complète : « On a l’impression qu’il y a un numerus clausus. Je me suis présenté un jour à un agent qui m’a répondu “Oui, c’est très bien, mais nous avons déjà un Noir. On ne peut pas vous mettre en concurrence, désolé, au revoir. »

Pas assez bons… Et on repense à Aïssa Maïga, à Hubert Koundé chez Matthieu Kassovitz, ou à Alex Descas (Prix Michel Simon pour « S’en fout la mort ») dans les films de Claire Denis, la seule en France à distribuer des rôles et pas des rôles de Noir. Et à Isaac de Bankolé, César du meilleur espoir pour « Black Mic Mac » en 87, qui usera son talent à répéter en France des personnages de roublard habillé en sapeur, avant de s’exiler et réussir aux Etats-Unis (vu en méchant dans « Casino Royal »). Bizarre, bizarre. Il faut donc chercher l’explication ailleurs.

Est-ce que tu parles africain ?

Alex Descas se souvient de certains castings hallucinants. Un, en particulier. « Le metteur en scène m’a demandé de me lever et de marcher dans la pièce. Après quelques pas, il m’a arrêté : “Non, ça ne va pas ! Il faut marcher comme ça, épaules plus tombantes…“ Il s’est alors mis à me montrer, faire son show. Un show simiesque. » Un cas isolé, pense t-on. « On nous demande très souvent d’exagérer notre “exotisme“, infirme Aïssa Maïga. À nous refiler le boubou bariolé comme si le tailleur noir ou bleu marine, ça ne pouvait pas coller. Et – grand classique – à nous demander si on parle l’africain… » Eriq Ebouaney rigole, « c’est comme si je leur demandais de parler l’européen ! Et quand, pour m’amuser et leur faire “plaisir“, je prends l’accent camerounais de mon père, ils me reprennent, m’expliquent comment faire, en roulant les « r » comme Michel Leeb. Je les calme direct en leur rappelant que je suis né à Angers. » Le cinéma français serait-il raciste ? « En tout cas, il est embarrassé avec nous, nuance Firmine Richard. Par facilité, il nous met dans un grand sac, qu’on soit d’origine antillaise, kanak, africaine, et nous appelle les “Black“ (comme si on disait les White !). C’est plus pratique. » Le malaise est total. Fatou N’Diaye, se souvient à son tour d’un casting : « Il faisait extrêmement chaud. Le mec, s’éventant derrière son gros bureau, me lâche goguenard et montrant le soleil, “Vous voyez, on vous attendait !“ Avant de se noyer complètement, il prolonge, “Pour que vous ne vous sentiez pas trop dépaysée…“ Ben voyons. » Mata Gabin lève un autre lièvre : le harcèlement sexuel. « C’est comme si j’étais une proie plus facile. Les mains se baladent, on te promet un rôle contre une nuit à l’hôtel. On a l’impression que le droit de cuissage dans ce métier vaut encore pour les noires. L’impression aussi de revenir au temps des plantations, quand le colon choisissait ses femmes… Du coup, ça me raidit, je deviens froide, lapidaire. Par peur d’être prise pour une glace au chocolat. »

Mais il y a aussi beaucoup de discrimination par ignorance. Un exemple : l’éclairage. « Les chefs opérateurs, à toujours filmer des blancs, ne savent pas éclairer les noirs en France, explique Thierry Desroses, acteur et doubleur (la voix de Samuel L. Jackson, notamment). On nous a longtemps barbouillés de brillantine pour les scènes sombres. C’est moi aujourd’hui qui forme les maquilleuses et leur présente les produits de beauté “spéciaux“. » Le monde à l’envers.

Il faut infiltrer le système !

Le cinéma français semble bloqué, constipé. Et de peur de déplaire, produit des films lisses, sans accident. Appauvris. Quand verra t-on une scène sexuelle entre un Noir et une Blanche ? « Vous êtes fous !, se marre Eriq Ebouaney. L’étalon noir qui volerait la femme blanche et cocufierait le petit blanc ! Inmontrable. » Inmontrable pour qui ? « Pas pour le grand public qui est prêt, très en avance sur les décideurs, observe Sylvie Challaye. Il suffit de voir le succès de « La Haine » ou des films américains avec Denzel Washington ou Wesley Snipes. Malheureusement, les financeurs (producteurs, Centre National de la Cinématographie, chaînes télé) décident de tout y compris du goût des autres. » Qui sont ces financeurs ? « Un milieu de vieux blancs !, répond Firmine Richard. Ils ont grandi à une époque où tous les noirs balayaient les rues ou faisaient la poussière. » « Et depuis, ils n’y vont plus, dans la rue. Ils imaginent la vie d’une pièce fermée, dans leur VIIIe doré », renchérit Sylvie Challaye. « C’est un milieu de réseaux, conclut Mata Gabin. Ils font travailler leurs amis, ceux avec lesquels ils déjeunent au Bar du Crillon ou au Raphaël. Vous en voyez beaucoup, des noirs, traîner là-bas ?… » Comble d’ironie, ce sont probablement les mêmes qui applaudirent Spike Lee en 2003 et Will Smith en 2005 pour des Césars d’honneur « bien mérités »…

Stop la complainte. Les acteurs noirs se refusent surtout à la victimisation, « pire que tout, car génératrice de névroses » selon Thierry Desroses. Alors, comment réagissent-ils ? Certains se tirent à l’étranger, en mercenaires, et plutôt aux States. Comme Isaac de Bankolé ou, un temps, Hubert Koundé, « J’ai aussi tenté ma chance, se souvient Alex Descas. Mais là-bas, les acteurs afro-américains sont nombreux, présents. Il ne te reste que des rôles “exotiques“ : vous allez rire, des rôles de Français ! » D’autres arrondissent leurs fins de mois avec le doublage. Diouc Koma, qui fait les frères Wayans, prend ça « comme un training, pas une valeur refuge. Le comble, c’est qu’on ne me fait doubler que des noirs alors que je n’ai aucun accent ! À l’inverse, j’ai croisé plein de blancs doublant des noirs, imitant l’accent imaginaire de Med Hondo, le doubleur d’Eddie Murphy. Ridicule. » Tous s’accordent pour dire que la solution serait d’infiltrer le système. Qu’il y ait des noirs à la production, la distribution, au CNC, et surtout dans les chaînes télé, à des postes stratégiques. « C’est comme ça que sont nés des Djamel, Sami Bouajila, Roshdy Zem, et un film manifeste comme « Indigènes », analyse Thierry Desroses. Par la technique du Cheval de Troie. Il faut nous aussi qu’on se bouge, qu’on se serre les coudes, pour mieux entrer dans la machine. » Heureusement, les choses changent, les postes de décideurs - en télé notamment - se métissent. Doucement. Thierry Desroses ironise, « la télévision est en avance même si elle est toujours en retard. » Vite, il faut faire vite. Car comme le rappelle Hubert Koundé citant Fellini, « le cinéma n’existera que quand tout le monde pourra faire un film. » Pas demain la veille.

Sans commentaires…

Milbizz
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